QUID DU MONDE ARABE ? Interview de Mathieu Guidère

Tant de conflits et de violences sont exposés dans les médias qu’il est difficile de suivre les événements et d’en comprendre les causes. Afin de combler ce flou réflexif, Mathieu Guidère, spécialiste du monde arabo-musulman, a accepté de répondre à quelques questions dans le but d’éclairer la situation du monde arabe. A l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage Etat du monde arabe, publié aux éditions De Boeck, il revient sur cette région du monde enclin aux crises répétées et en donne les clés de réflexion et d’analyse.

Carte du monde arabe
Carte du monde arabe

J. Buquet : Votre ouvrage est une sorte de synthèse de la situation du monde arabe. Quel est l’objectif d’un tel livre ?

M. Guidère: L’écriture de cet ouvrage visait trois objectifs. D’abord, combler un vide bibliographique puisqu’il n’existait pas jusqu’ici un ouvrage de synthèse faisant l’état des lieux des différentes régions et pays du monde arabe. Ensuite, mettre à la disposition du grand public une synthèse accessible concernant une aire culturelle et géopolitique qui fait quotidiennement l’actualité. Enfin, offrir aux journalistes et aux faiseurs d’opinion des repères concernant chaque pays leur permettant de situer leur réflexion dans le flot des informations quotidiennes. C’est donc à la fois un ouvrage de mise en perspective et de prospective concernent le monde arabe, son passé et ses évolutions.

Couverture de l'ouvrage Etat du monde arabe, Mathieu Guidère, éditions De Boeck
Couverture de l’ouvrage Etat du monde arabe, Mathieu Guidère, éditions De Boeck

J.B. : Dans les médias, le sujet « Yémen » a fait son apparition et a pris la place du Mali, du Nigéria, de la Libye ou encore de la Syrie. Mais que se passe-t-il réellement au Yémen ? Quelles sont les racines de ce conflit ?

M. Guidère: Les événements actuels au Yémen s’inscrivent dans le prolongement du Printemps arabe qui a conduit au départ du président Saleh après 32 ans de règne. Mais ce dernier n’a jamais accepté d’être écarté du pouvoir, estimant qu’il s’agit d’une manœuvre tribale, et a continué à œuvrer dans l’ombre avec l’aide d’un certain nombre d’unités de l’armée qui lui sont restées fidèles. Sur ce fond de tribalisme est venue se greffer la question confessionnelle avec la montée en puissance de la milice chiite d’Ansarollah issue des Houthistes, en rébellion contre le pouvoir central depuis 2004. Ceux-ci se sont alliés avec les troupes fidèles à l’ancien président Saleh et ont pris le contrôle de la capitale et de la majeure partie du territoire. Ce renversement de situation a conduit à l’intervention des deux puissances régionales, l’Iran aux côtés des chiites du nord et l’Arabie saoudite en soutien aux sunnites du sud. On est passé ainsi d’une guerre civile sur fond de tribalisme et de régionalisme exacerbés à une guerre interconfessionnelle opposant sunnites et chiites.

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Un char positionné devant le palais présidentiel le 25 mars 2015 à Sanaa - Mohammed Huwais (AFP)
Un char positionné devant le palais présidentiel le 25 mars 2015 à Sanaa – Mohammed Huwais (AFP)

J.B. : Le bouleversement mondial auquel on assiste aujourd’hui était-il prévu ? Les solutions proposées et appliquées sont-elles adaptées ou restent-elles superficielles?

M. Guidère: Nous vivons indéniablement une époque de changement géopolitique majeur, un peu comme au début du XIXe siècle ou encore au début du XXe siècle. Ce siècle a commencé avec les attentats du 11 septembre 2001 qui ont initié une guerre contre le terrorisme qui n’en finit pas de se propager. Étant donné le degré d’improvisation constaté, on peut douter de l’efficacité des solutions proposées, toutes de courte vue et prises dans l’urgence sous le coup de l’émotion et de la pression médiatique. Elles ne paraissent pas en tout cas à la hauteur des enjeux de paix et de sécurité qui concernent le monde entier.

J.B. : Un outil occidental, l’ONU, est-il approprié pour régler les conflits internes au monde arabe ? Un outil propre au monde arabe ne serait-il pas urgent et plus approprié ?

M. Guidère: L’interventionnisme occidental a largement montré ses limites. Même s’il permet de réponde ponctuellement à des situations d’urgence, il ne règle jamais le problème. Cela est dû au fait que le problème n’est pas occidental mais concerne le monde arabe et musulman. Il ne s’agit pas d’une guerre contre l’Occident mais d’une guerre entre musulmans. Les rares attentats perpétrés en Occident ne sont que le contre-coup de cette guerre interne à l’islam et il ne faut pas tomber dans l’ethnocentrisme en oubliant les milliers de victimes musulmanes qui tombent sous le coup de cette guerre. En Syrie, nous sommes déjà à plus de 200 000 morts. Donc, oui, la solution ne peut être que musulmane et l’outil ne peut être qu’arabe. C’est aux Arabes de régler leurs problèmes entre eux, pas à l’Occident, au risque de compliquer des situations déjà inextricables. L’Occident peut aider ces pays mais il n’a pas vocation à se substituer aux principaux intéressés. Il a assez de problèmes à gérer à l’intérieur de ses frontières nationales.

J.B. : Quels sont les objectifs de l’Etat islamique, les connait-on et sont-ils clairement revendiqués ? Quel aboutissement visent-il ?

M. Guidère: L’Etat islamique ne cache pas ses objectifs et il est l’un des groupes les mieux connus aujourd’hui en raison de la quantité considérable de données et d’informations disponibles à son sujet. Comme son nom l’indique, il vise l’instauration d’une théocratie (Etat islamique), regroupant les populations sunnites du Proche-Orient, pour contrer le retour en force d’une autre théocratie (République islamique d’Iran) qui est, elle, à dominante chiite. De plus, l’Etat islamique souhaite réunifier les musulmans sous l’autorité d’un califat, forme d’organisation politique de type confédéral qui avait prévalu jusqu’en 1924 avec la suppression du califat ottoman. Ainsi, l’Etat islamique se présente aujourd’hui comme le défenseur des populations musulmanes sunnites contre les régimes chiites (Iran, Syrie) et comme le champion de l’unité arabe avec son projet de califat islamique.

J.B. : Sur le continent africain, les conflits s’accumulent également. Celui du Mali par exemple, est-il lié aux bouleversements du monde arabe ? Les acteurs qui sévissent au nord du pays sont-ils liés à ceux des pays arabes ?

M. Guidère: On oublie souvent que la quasi totalité des pays d’Afrique subsaharienne sont des pays à majorité musulmane et qu’ils sont, par conséquent, connectés au reste du monde musulman et traversés par les mêmes problématiques et tumultes. Le Mali n’échappe pas à la règle et n’est que le premier touché par les soubresauts du Printemps arabe en raison de sa proximité avec la Libye. Mais il est traversé, comme les autres pays d’Afrique musulmane, par des rivalités doctrinales et confessionnelles entre sunnites et chiites mais aussi, pour des raisons historiques, entre soufis et non-soufis. Au nord du pays, la mouvance salafiste-jihadiste souhaite, comme ailleurs en Libye, en Syrie et en Irak, l’instauration d’un régime islamique. Mais cette mouvance est en conflit avec la tradition sunnite malékite et l’héritage soufi de l’ensemble de la région, ce qui se traduit par une quasi guerre confessionnelle sur fond de luttes tribales, ethniques et territoriales.

J.B. : Peut-on voir un socle commun à tous ces conflits d’après-vous ? Les racines et les causes sont-elles communes ?

M. Guidère: Initialement, le socle commun à tous ces conflits est la problématique du développement, en particulier du développement humain. Mais depuis le Printemps arabe, on assiste à une confessionnalisation accrue des conflits en l’absence de projet politique ou de solution viable au sous-développement.

J.B. : Vous parlez de « conflits confessionnels et ethniques » dans l’ouvrage. Y-a-t-il des exemples similaires dans l’histoire des autres religions ? Et peut-on dire que ce processus était inévitable ou est-il apparu en conséquence des intrusions occidentales ?

M. Guidère: Les conflits interconfessionnels que connaît le monde arabe n’ont rien d’unique ni d’exceptionnel. L’Europe et la France en particulier ont connu des conflits similaires tout au long de l’époque moderne et notamment au seizième siècle, en pleine Renaissance, avec le mouvement de la Réforme et de la contre-Réforme. On connaît à ce sujet les guerres de religion qui ont opposé les catholiques aux orthodoxes puis les catholiques aux protestants et, au sein de chaque église, les nombreux conflits entre courants et chapelles. Tous ces conflits ont généré des exactions inimaginables et des millions de morts; ils n’ont rien à envier aux horreurs auxquelles nous assistons aujourd’hui dans le monde arabe et musulman.

J.B. : Dans votre livre vous abordez brièvement le web participatif. Pensez-vous que l’internationalisation de cet outil ait joué un rôle dans l’expansion du djihadisme et des actes terroristes ?

M. Guidère: Le web constitue à la fois une révolution et une malédiction. Certes, il a changé nos vies mais son manque de régulation et de contrôle est propice à tous les abus. On y voit prospérer des groupes criminels, et les groupes jihadistes ne font pas exception à la règle. Ils usent d’un outil extraordinaire qui permet à n’importe qui d’avoir une audience internationale. Ainsi, la radicalisation prospère grâce au web mais elle n’est pas uniquement jihadiste: les extrémistes de tous bords exploitent aujourd’hui les ressources de l’Internet pour diffuser une culture de la haine et de la mort.

–> Lire un article sur les réseaux sociaux ici.

J.B. : Le mot de la fin ?

M. Guidère: A l’échelle de la grande histoire, il est difficile de savoir ce qu’il restera de ce que nous vivons aujourd’hui. Par exemple, on a quasiment oublié deux décennies de terreur anarchiste à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Qui se souvient également des péripéties des guerres de religion ou des guerres d’indépendance arabes? Certes, l’histoire est écrite par les vainqueurs mais ceux-ci ont parfois la mémoire courte.

Interview à retrouver sur le site du MENA Post.

Propos recueillis par Julia Buquet

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